top

Fic: "L'Onde du Ruban Bleu"

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    GBF Index du Forum -> La Cave -> La Galerie d'art -> Le Pupitre
Auteur Message
celeglin
Darth


Inscrit le: 27 Jan 2013
Messages: 859
Localisation: Dans la douche
Pièce(s): 61
Pièce(s) rouge: 2

MessagePosté le: Sam 27 Avr - 12:46 (2013)    Sujet du message: Fic: "L'Onde du Ruban Bleu" Répondre en citant

Prologue


Le sable, la cendre, la pierre… ils ont tout pris. Ils règnent en maîtres sur des territoires immenses dépourvus de vie.
La terre est depuis toujours stérile. Craquelée par la sécheresse, ses couches superficielles s’affinent, s’effritent et deviennent sable dans les régions les plus chaudes.
Sous des climats plus cléments, seule la pierre froide et fendue vient ponctuer des paysages lisses et mornes.
La vie en ce monde aurait pu ne jamais être, mais l’univers est vaste, et les faibles probabilités d’existence se voient parfois réalisées.
Venue d’on ne sait où, l’eau s’est mise à couler dans les gorges de calcaire, prenant place dans ce qui deviendrait son lit, charriant les prémices du vivant.



Perdu dans les immensités de sables et de rocs, le fin ruban bleu s’écoule lentement vers l’aval.
Serpentant parmi les dunes, creusant des canyons, formant ici des mares et là des lacs.
Ce fleuve qui nous vient du sud s’échappe vers le couchant.

L’Homme a su se faire une place dans ce monde hostile, à construire sur les berges quelques villages et quelques hameaux, indépendants les uns des autres.
Nul royaume, nulle nation n’a pu s’établir dans la durée. Leur mode de vie est trop précaire. Bien des hommes vivent encore à l’état primitif.
Quelques citées ont fleuri cependant au bord des lacs, écrins de civilisation dans un monde dévasté.

Pontos, car c’est le nom que donne les hommes à cette veine d’eau, a traversé le temps et l’espace. Son tracé a évolué au fil des âges, modelant les paysages et les êtres qui vivent à son rythme.



Chapitre O


Nul ne connait sa source, ni sa destination. Des sages ont cherché à résoudre cette énigme, à lui trouver un sens.

Pour certain, cet unique court d’eau forme une boucle qui n’a ni début ni fin, infinie.
Ce courant de pensée a donné naissance à une philosophie : L’Homme fait parti d’un cercle amené à se reproduire éternellement.

Pour d’autres, l’eau nous est envoyée par un dieu. Produisant ses richesses et ses biens faits pour les mortels. Elle s’en va vers l’aval remplir un réservoir immense d’eau.
Quand celui-ci sera plein, alors le flux partira dans l’autre sens, retournant vers le réservoir originel. Alors le cours du temps s’inversera, et ce qui est vieux redeviendra jeune.
Les morts se lèveront et les nourrissons retourneront dans le sein de leur mère.

Ce fleuve est à l’origine de la vie, de nos vies. Depuis son eau qui nous abreuve jusqu’au poisson qui nourrit le reste de la chaine alimentaire.
Elle nous permet d’irriguer nos rares terres fertiles, de nous tenir propres et ainsi d’éviter les maladies.
Pontos nous prête sa force vitale, et nous l’honorons.

Je suis Silhad Aker, je suis né voilà bien longtemps sur les rives du fleuve dans le petit village d’Alnar. Bourgade d’une trentaine d’âmes vivant de la même manière qu’une multitude d’individus sur notre fleuve.
Mes parents étaient tresseurs de palme. Ils confectionnaient des paniers, des fauteuils, de la corde…
Mais ce mode de vie ne m’a jamais emballé, je ne désirais pas embrasser la même carrière que mes ancêtres.


Chapitre I


Silhad - 6 ans


Il faisait déjà moite en cette fin de matinée. Le Soleil n’avait pas encore atteint son zénith mais déjà les hérons, les bécasses et les autres oiseaux pêcheurs s’abritaient en prévision de la chaleur à venir.
Les marins déchargeaient leur pêche. Des carpes, des anguilles, des mulets… qui seraient répartis entre les huit familles du village.
Les artisans à l’abri sous les porches de leur demeure finissaient leurs ouvrages avant de troquer les victuailles fraiches.
Les enfants jouaient sagement sur la berge. Les ainés s’amusaient à lancer des pierres plates pour les faire ricocher le plus de fois sur la surface du fleuve. Les plus jeunes les regardaient faire, comptant les rebonds.

« Sept ! C’est deux de mieux que Thralys !
- C’est parce qu’il a eu une meilleure pierre, vous m’en donnez pas des bien plates.
- T’as qu’à les ramasser toi-même au lieu de râler.
- Bah les mioches doivent bien jouer aussi. Ramasser des cailloux voilà qui doit les amuser.
- On a qu’à leur demander. Dis Silhad, ça vous amuse de ramasser les pierres pour nous les donner ? »

Un petit garçon aux cheveux plus clairs que ceux de ses amis et qui semblait s’ennuyer ferme releva la tête.

« Non non, pas du tout. J’adore voir Jam perdre.
- Sale morveux ! »

Jam se retourna, décocha une tape sur la tête de Silhad avant de retourner vers les cases du village, laissant le groupe seul.

« Et bien au moins comme ça on l’aura pas dans les pattes cet après-midi. Il va bien faire la tête jusqu’à demain.
- On continue les ricochets ?
- Je crois bien que les petits n’ont pas attendu son départ pour continuer. »

En effet, les deux plus jeunes enfants du groupe lançaient à l’eau depuis quelques instants les plus gros cailloux qu’ils pouvaient soulever.
Bientôt le reste de la bande suivirent les benjamins poursuivant le but de faire les plus grosses éclaboussures possibles.

Alors qu’ils riaient et chahutaient, un crocodile s’approcha furtivement mais rapidement des enfants. Du long de ses quatre mètres de long, il ouvrit grand la gueule avant de la refermer sur les hanches du jeune Thralys.
Un hurlement à déchirer l’âme retentit. Alors que ses os craquaient entre les dents du reptile, ce dernier l’entraînait dans le fleuve. Les adultes arrivèrent en courant, paniqués. Certains armés de lances dont ils se servirent pour frapper la bête.
Mais il était déjà trop tard. Le corps sans vie de l’enfant pendait déjà mollement dans les puissantes mâchoires du saurien.
Ils ne purent récupérer le corps.

La nuit était tombée. Le village entamait une veille funéraire autour d’un bucher mortuaire en flamme mais sans corps. Les parents de Thralys étaient en larme.
Silhad auprès des siens les pressaient de questions.

« Dis où va-t-on quand on est mort ?
- Loin, au delà des plaines brûlantes, là où toute l’eau va.
- Et elle va où cette eau ?
- Très loin. Dans la demeure de ceux qui sont partis.
- Elle ressemble à quoi cette demeure ?
- Ce sont des huttes géantes faites de pierres qui brillent. La nourriture ne manque pas, personne n’est jamais malade, tous les secrets du monde sont connus. Il n’y a pas besoin de travailler.
- Mais si c’est si bien, pourquoi on n’y va pas ?
- C’est trop loin, il faudrait toute une vie, et peut être même plus pour y arriver. Et de toute façon, quand tu seras un vieillard édenté et que tu quitteras le monde, tu iras là bas.
- C’est maintenant que je veux y aller. Je veux voir tout ce qui nous sépare de ce lieu.
- Ne dis pas d’âneries, tu seras vanneur. Maintenant arrête de parler, et souviens toi de ton ami…»


Chapitre II



Alors que j’entreprends enfin d’écrire mes mémoires, je me suis longtemps interrogé sur la forme qu’ils devraient prendre. J’ai choisis de ponctuer des pages de ma vie avec des réflexions de l’homme qui les écrit.
Pourquoi ? Parce que je ne suis pas qu’un passé, je suis comme chacun d’entre nous un individu qui pense, qui réfléchi et qui évolue.
J’ai vu des hommes et des femmes naître, grandir, vieillir et mourir. Aucuns d’entre eux n’est resté le même tout au long de sa vie.
Tous nous naissons un jour, et tous nous mourrons. Des Hommes qui ne se posent pas de questions pourraient aisément tracer une droite entre ces deux évènements.
Moi pas, et vous non plus j’en suis certain. Vous avez vu les détours que prennent nos vies, les raccourcis également qu’elles empruntent.

J’ai grandit dans un monde simple, avec des gens simples. Ils ne se posaient pas beaucoup de questions. L’ordre du monde était établi, et il ne voyait rien à y redire.
Ils ont mené leur vie comme il l’entendait, sans jamais chercher à aller plus loin que le cadre dans lequel ils sont nés. J’ai pour ma part, toujours aspiré à dépasser les limites auxquelles j’étais confronté.

Je voulais voir les villes peuplées de milliers d’habitants. Gravir les dunes de sable. Suivre le fleuve jusqu’au bout. Puis reprendre le chemin en sens inverse pour voir où il prenait naissance.




Chapitre III



Régulièrement des caravanes de marchands passaient par le village. Certaines transportant leurs denrées sur des ânes, d’autres sur de petites embarcations descendant ou remontant le fleuve. Chargées de tissus colorés, de céramiques, d’objets en métal ouvragé… elles troquaient leurs biens contre du poisson fraîchement pêchés, et des objets tressés produits du village d’Alnar. Toujours accompagnées d’une milice armée censé la protéger d’attaques de brigands et de la convoitise des populations qu’elles rencontraient.
Ces marchands venant de lointaines régions étaient sources de connaissance. Ils rapportaient les événements qui se déroulaient dans les villages proches, faisaient miroiter les merveilles des grandes citées du nord et du sud. Et l’espace de quelques instants, les villageois rêvaient d’un monde bien plus vaste que le leur, où le Soleil ne tannait pas la peau, et où les plaisirs et les douceurs de la vie étaient accessibles à tous.
Mais une fois les caravanes parties, le hameau retombait dans son morne quotidien, oubliant ces mondes oniriques.

Parfois d’étranges voyageurs venaient poser leur sac sur la place centrale du village.
Des conteurs partageant leurs histoires contre l’hospitalité des habitants. Plus que les cités que leur faisaient miroiter les marchands, ils dévoilaient de véritables épopées aux pêcheurs. Des aventures remplies de drames et de gestes héroïques où de puissants guerriers triomphaient des créatures redoutables peuplant les immensités désertiques. Ils décrivaient les trésors engloutis par les flots Pontos et faisait côtoyer les villageois aux belles et sages princesses dans leur palais de cristal. Mais ils narraient également les mythes fondateurs expliquant la genèse du monde, et les différentes légendes autour du fleuve divin.
Souvent ces conteurs étaient également troubadours, jouant d’instruments de musique exotiques. Des sons et des rythmes enivrants l’ouïe, s’échappaient alors haut dans le ciel, brisant les silences nocturnes.
Quelques acrobates et jongleurs faisaient aussi halte auprès de leur nouveau public, qui, bien avant le début des représentations, était déjà charmé par les vêtements originaux et pleins de couleurs de leurs hôtes. Les tours et leurs prouesses accomplies en paiement de l’hébergement étaient acclamés ; s’affranchissant des lois de la Nature, avec eux l’impossible devenait possible. Ils s’en allaient le matin venue dans des terres lointaines séduire les Hommes de leurs facéties.

Tous ces voyageurs allumaient des brasiers ardents dans le cœur des petits et des grands qui admiraient ces hommes et ces femmes nomades défiant la vie morne des sédentaires.


Chapitre IV


Silhad – 16 ans

En cette fin de journée d’automne, alors que le ciel s’encrait de teintes grises, roses et bleues, une petite troupe surgit sur le chemin méridional. Des hommes tout de blanc de vêtus avançaient sur la piste sablonneuse. La brise légère s’engouffrait dans leurs amples vêtements. Et leur pas lourd soulevait des volutes de sables dans l’air.

Silhad était assis à même le sol face au désert à l’ombre d’un dattier, tressant de la corde. Dès qu’il aperçut du mouvement, il se releva laissant là son outillage pour héler les habitants d’Alnar.
Les femmes préparaient le souper dans leur demeure, des odeurs de poissons emplissaient l’air. Dans un coin, les hommes s’esclaffaient en jouant aux dés.
Silhad accueillit les voyageurs tandis que le reste du village quittait progressivement ses activités pour les rejoindre.
Il fut surpris en examinant les étrangers, ils n’avaient aucunes marchandises, ce n’étaient donc pas des commerçants. Mais ils ne ressemblaient pas non plus aux conteurs et aux troubadours qui passaient ici. Ils avaient la peau brune, mais leurs yeux étaient clairs. Seuls deux d’entre eux portaient des sacs. Un homme un peu en retrait tenait une longue lance, et scrutait le village d’un air méfiant.
Le jeune tresseur leur adressa un sourire, releva ses paumes jusqu’à hauteur de ses épaules, et les aborda :

« Bienvenue au village d’Alnar étrangers. Que pouvons-nous faire pour vous ? »

Un homme s’avança alors. Il était vieux, son visage était fripé. Il avait le crâne rasé, une barbe blanche taillée en pointe. A l’oreille gauche, une boucle d’or. Malgré son âge il s’exprima haut et fort.

« Bonsoir peuple d’Alnar. Nous venons en paix. » L’homme s’exprimait avec un accent étrange. Il reprit la parole voyant qu’une partie importante du village s’était assemblée devant lui.
« D’où je viens on me nomme Iota, le vieil homme marqua une nouvelle pause avant de reprendre désignant ses compagnons.
Nous sommes des pèlerins venant d’une lointaine contrée au sud. Des mois de voyages nous ont mené jusqu’aux portes de votre village dans lequel, mes fils et moi, désirons faire halte pour la nuit. Nous aimerions solliciter repas et logis en échange de nos maigres talents. »

Il n’y avait pas à proprement parlé un chef au village d’Alnar. La communauté était bien trop petite pour qu’il y en ait un de nécessaire. Cependant, l’ainé du village, du haut de sa sagesse en faisait office pour toutes les décisions relevant de la communauté. L’ancien qui se tenait au côté de Silhad prit donc la parole.

« Soyez en paix voyageurs. La case allouée aux voyageurs sera mise à votre disposition. Pour ce qui est du souper, qu’avez-vous à nous offrir ?
- Je vous propose d’élever vos âmes, et de développer votre spiritualité.
- C'est-à-dire ?
- Nous sommes des prêtres de la course éternelle. Notre ordre cherche à partager la parole du prophète le long du fleuve infini. Et pour se faire, nous établissons des paroisses dans les grandes cités. Nous descendons vers Riakel afin de nous y établir. Ce soir, en paiement de vos services, nous vous parlerons de notre dogme et de ce qu’il peut vous apporter.
- Nous prendrons vos histoires comme paiement, mais vous êtes bien nombreux. Vos paroles seules ne suffiront pas pour payer le diner de tous.
- Soit, mes fils ne maîtrisent pas parfaitement cette langue. Et le temps manque tout comme les matériaux pour que nous vous puissions vous offrir le fruit de notre artisanat. Cependant, je peux vous proposer quelque chose que vous ne pourrez pas refuser. Nous emmènerons l’un de vos enfants avec nous jusqu’à Riakel. Nous lui enseignerons l’écriture et la lecture propre à votre région. Il sera formé à la profession de son choix. Et quand sa formation sera achevée, il sera libre de vous revenir chargé d’un savoir neuf.
- Voilà une bien étrange proposition. Il n’est pas dans notre habitude de nous séparer de nos enfants. Mais peut être qu’un de nos jeunes ayant soif de découvertes sera enclin à vous suivre. Nous allons y réfléchir. En attendant venez donc vous installer et partager notre frugal repas. »


Chapitre V


Silhad – 16 ans

Silhad regarda partir les moines avec mélancolie. Ils emmenaient avec eux Broch’ vers la grande cité au Nord Ouest du village : Riakel.
Bien des semaines en séparaient la petite colonne qui serpentait lentement sur la route suivant les arcs du fleuve. Si le jeune garçon enviait son camarade de jeu qui s’échappait de son monde natal, ce n’était pas pour les promesses de connaissance et de vie meilleur que promettaient les religieux, mais bien tous ces territoires et toutes ses personnes que Broch’ serait amené à découvrir.
Il se promit qu’il serait le prochain à partir.

Par un beau matin d’hiver, alors que le ciel était limpide d’un bleu blanc; deux silhouettes sombres se détachèrent sur la même route qui, quelques semaines auparavant avait vue venir une troupe de prêtres.
C’était une paire de femmes. L’une, plus âgée que l’autre, portait à la ceinture un tambourin.
A chacun de ses pas, un son sec et claquant retentissait à travers les dunes, s’élançant fier, loin sur la route, chassant les mauvais esprits et les mauvaises rencontres. Car nul ne pouvait entendre ce rythme lourd et régulier sans vouloir qu’il ne se poursuive jamais plus.
L’autre fredonnait une suave mélodie.
Un air qui vient se perdre à vos oreilles. Qui doucement s’insinue dans votre cœur. Bientôt vos mains cessent toute activité. Vous vous prenez à fermer les yeux, et à oublier que le temps passe.
Ce duo avançait lentement. Calmement. Les secondes semblaient durer chacune une éternité. L’espace qui les séparait du village devenait-il plus grand au fur et à mesure que ces étranges musiciennes s’en approchaient ?
Quoi qu’il en soit, quand elles furent enfin arrivées, l’ensemble des habitants s’était rassemblé; envoutés, ils attendaient les yeux perdus dans le ciel de cristal.

« Mes enfants, entonna la femme à l’instrument, ma fille et moi avons parcouru des distances infinies et nous sommes épuisées.
C’est humblement que nous vous implorons de nous venir en secours avant que la fatigue ne vienne à bout de nos dernières forces. »

Et sans qu’un mot de plus ne fût prononcé, l’agrégat de pêcheurs désigna la cahute destinée aux voyageurs.
Certains se précipitèrent qui pour apporter de l’eau, qui pour apporter de la nourriture à ces étranges voyageuses.
Le reste de la journée s’écoula comme dans un rêve.
Les hôtes ne parurent plus, restants à l’ombre fraiche à l’abri du soleil et du sirocco. Car même en hiver, celui-ci tapait dure, et les vents violents balayaient à coup de rafales chargées d’un sable ocre ces terres désolées.
Le peuple d’Alnar après avoir satisfait du mieux qu’il pouvait ses visiteuses retourna à sa tâche. Mais tout semblait plus facile. Nulle fatigue ne se faisait ressentir.
Chacun travaillait le sourire aux lèvres.

Le soir venu, ils allumèrent un bûcher au centre du village à partir de tourbe sèche et de roseaux destinés à cet usage. Ils préparèrent ensemble un fin repas, et appelèrent les deux femmes arrivées au matin pour le partager.



Chapitre VI


Silhad – 16ans


Oana, c’était le nom de la plus ancienne, l’instrumentiste.
A y regarder de plus prêt, elle n’était peut être pas aussi vieille qu’elle ne le semblait. Ses cheveux châtains étaient parsemés de fils d’argents qui ondulaient sous la brise nocturne. Son visage portait les stigmates de la vie au grand air. De celle qui ne propose pas d’abris face aux vents, au soleil, à la pluie ou au froid.
Elle avait le nez cassé. Une mauvaise chute ou un mauvais coup en était surement la raison. D’épais sourcils surmontaient des yeux marron. Avec un strabisme convergeant en plus, son visage avait quelque chose de véritablement repoussant.
Son corps était noueux. Sous ses vêtements de lins noirs, on devinait un buste tordu par la violence des courants qui parcourent la Nature.
Sa démarche lente trahissait une ancienne fracture qui n’avait jamais vraiment été soignée. Elle boitait quand elle cherchait à avancer plus vite, et ce sont tous ces à-coups qui marquaient le rythme si particulier de son pas. Ses bras étaient secs, décharnés, tavelés de petites tâches brunes et terminés par de longs doigts interminables.
De la corne à leur bout indiquait qu’elle savait jouer d’instruments à cordes. Mais à cet instant précis, elle tapait à un rythme effréné sur son tambourin tandis que sa compagne chantait.

Lonela, c’était le nom de la plus jeune, la chanteuse.
Elle avait une voix chaude venue de l’autre bout du monde, ou peut être même d’encore plus loin. Ruisselants de sa gorge en myriades de tons qui se mélangeaient, des mots inconnus s’écoulaient jusqu’à l’auditoire. Parfois éclatant comme du verre brisé. A certains moments, tonnant puis grondant comme le tonnerre qui zébrait parfois le ciel. Sifflant et ronflant à d’autres, en mémoire des vents qui balayent le monde.
Mais le plus souvent, la voix de Lonela prenait une teinte sucrée et voluptueuse. Et c’est pour cela qu’on l’écoutait, et qu’on l’aimait. Elle vous envoutait de ses notes. Capable de vous geler la moelle épinière qui se briserait au moindre de ses mots trop rugueux. Ou bien elle vous enlaçait, retirant toute volonté de s’échapper de cette étreinte lexicale.
Elle chantait la beauté du monde. De l’âpreté de la vie. De la souffrance et du labeur. Du combat ordinaire contre les forces de la nature.

Et tous dans le village, envoutés par ces femmes, ressentaient sous leur peau le rythme lent et lourd de la terre. Les palpitations de la vie qui naissaient le long de leur échine, puis qui s’étendaient jusque sous la base de leur crane. Le regard fixé dans les flammes ou dans le ciel, porté vers l’origine.
Ces lumières, cette chaleur issues d’un monde froid et sans vie. Ils prenaient conscience de ce lien qui les unit au feu, aux étoiles, à la vie. Combattants du quelque chose contre le rien.

Et envahis par ces sentiments nouveaux, ils se retirèrent dans leur demeure. Maris et femmes ou amants ensemble pour donner sens à la vie.
Les enfants s’endormirent si tôt rentrés pour rêver de leur futur. Et le restant des villageois, nul ne sait ce qu’ils sont devenus.
Bientôt autour du brasier encore ardent il ne resta plus que Silhad perdu dans le lointain, Oana qui marquait la mesure et Lonela la chanteuse.
Doucement le flot des mots s’amenuisa, puis finit par se tarir. La vieille femme continuait inlassablement à jouer du tambourin, mais à un rythme bien moins soutenu que plus tôt dans la soirée.



Chapitre VII


Silhad – 16ans

Soudain Silhad sentit une présence à côté de lui. Il s’arracha avec effort de sa contemplation des flammes pour chercher qui s’était approché de lui.
Une jeune fille souriante se trouvait à sa droite, assise à quelques centimètres de lui. Elle le regardait un brin amusée.
« Il est bien beau ce feu n’est ce pas ? »
Ces mots inondèrent les lieux, et Silhad en resta bouche bée. Lonela, c’était elle qui venait bien entendu de prononcer ces mots. Mais jusqu’à lors, il n’avait pas pris conscience du physique de son interlocutrice.
Toute la soirée, les mots avaient effacé celle qui les prononçait. Plus âgée que lui, elle resplendissait dans cette nuit d’hiver, si chaude sous ces longitudes.
« Et bien, tu as perdu ta langue ? Tu ne réponds pas ? reprit-elle.
- Qui êtes-vous ? Qu’avez-vous fait ? »

Le jeune garçon semblait enfin sortir de sa torpeur, ou bien de l’enchantement dans lequel il était entré bien plus tôt dans la journée.

« Tu sais bien qui je suis, reprit la jeune fille, ou tu le devines. Je vois bien à ton regard que tu es intelligent. Je suis Lonela, troubadour de métier. Et ce soir je vous ai offert un de mes chants.
- C’était magnifique. Ensorcelant je devrais dire.
- Merci, dit-elle avant d’éclater d’un rire cristallin.
- Mais, ton message est puissant. Ton chant est puissant. Regarde, ils sont tous partis envoutés.
- Et toi aussi tu l’as été non ?
- C’est vrai, acquiesça-t-il. Et comment aurai-je pu refuser ce don ?
- Quel don ? dit-elle en souriant.
- Et bien, ce chant. Le cadeau de ta voix.
- Ce n’est pas cela que je vous ai offert, s’esclaffa-t-elle. Le message qui est derrière est le plus important. Ma voix n’est que le vaisseau que je lui offre. »

Ils se turent. Seul le rythme du tambourin continuait à raisonner dans la nuit. La jeune fille se rapprocha alors de Silhad, venant se pelotonner contre lui. Elle était gelée, il l’a pris alors dans ses bras.

« Comment ce fait-il que tu ais si froid près du feu ?
- Le feu ne peut pas me réchauffer. Il est n’est pas assez chaud.
- Pas assez chaud ? Tu te moques de moi ? Je le sens me cuire la peau.
- Peut être bien, mais ce n’est pas le type de flammes qui peut venir à bout du froid qui m’atteint.
- Et de quel genre doivent-elles être ?
- Seule la chaleur de la vie pourrait me réchauffer ce soir, répondit-elle avec malice»

Lonela lança alors un regard sans équivoque vers Silhad. Un de ses regards que jettent les affamés au moindre quignon de pain qu’ils peuvent apercevoir.


Chapitre VIII


note: Chapitre fortement abrégé

Silhad – 16 ans

Après une scène d'amour ardente, les deux amants Silhad et Lonela reposent la peau nue sur le sol dans la profondeur de la nuit.


« Et bien, j’aurais cru que tu tiendrais plus longtemps, déclara la femme.
- Je suis désolé, je vais me rattraper la prochaine fois, répondit-il l’air penaud.
- Je n’en doute pas, mais quelle prochaine fois ? Nous repartons bientôt, avant le lever du soleil.
- Je vous accompagne, je t’accompagne. Je ne te quitterais pas. Jamais.
- Et ta famille ? Ton village ? Le questionna-t-elle après lui avoir lancé une œillade amusée.
- Je veux voir le monde par mes yeux. Je ne peux plus attendre qu’on vienne me conter toutes les merveilles qu’il regorge.
- Bien, si c’est ton souhait. Fais ce qui doit être fait, et rejoins-nous ensuite. »


Chapitre IX


Ce qui est amusant avec les choses de l’amour, c’est qu’elles sont fondamentales à tous mais qu’il y a des tabous dessus.

D’un point de vu sentimental, l’être humain désire construire quelque chose avec une personne qu’il apprécie.
De partager quelque chose d’intime.
Ne plus être seul, mais d’être au moins deux pour pouvoir prodiguer ce qui nous tient à cœur.
Pourtant on retrouve bien des personnes qui préfèrent oublier cette partie là parce qu’elle engage trop profondément l’Être.
Ils choisissent de garder leurs sentiments pour eux par égoïsme ou par peur.
Il faut être capable de lâcher prise sur son propre soi pour pouvoir aimer.

D’un point de vu physique, nous sommes tous issus d’un rapport sexuel.
Aussi bien pour perpétuer l’espèce et ses gènes que pour le simple plaisir ou de partage, le sexe est fondamental.
Pourtant, il y a des Hommes qui bloquent sur cet aspect de l’amour. Ils n’osent pas en parler, en ont honte.
Ils leurs raisons, mais je suppose qu’ils ont peur eux aussi de lâcher prise eux aussi sur leur propre être.
Ils considèrent cette action comme bestiale et non comme un cadeau de la Nature aux sens.

Aimer signifie être capable de lâcher prise, de se libérer du « soi », et d’aller s’ouvrir et s’offrir au monde.
Nous faisons partie d’un tout, et il est plus enrichissant d’accepter d’y faire corps, plutôt que de s’y refuser.


Chapitre X


Silhad – 17ans


Le jour, le désert est une fournaise, il n’y a pas une seule ombre. Le soleil frappe sur la tête, le cou et la moindre parcelle de peau qui s’échappe à la protection des vêtements.
Si le paysage reste toujours le même : du sable, rien que du sable, il n’en est pas moins toujours en mouvement. Le vent qui souffle déplace les dunes infinies qui dévorent toutes les constructions de l’Homme, et engloutie la Nature dans son ventre sablonneux.
Seul le cours d’eau infini parvient à étancher la soif vorace du désert.

De nombreuses semaines s’étaient écoulées depuis que Silhad accompagné de Lonela et d’Oana avait quitté son village natal. Ils avaient parcouru bien des lieux, traversé de petits hameaux désolés, s’y arrêtant parfois plusieurs jours pour se reposer. A chaque nouvelle rencontre Silhad s’étonnaient combien toutes ces personnes menaient une vie si semblable à la sienne avant qu’il ne la quitte. Des pêcheurs, des chasseurs, des artisans… Parfois même, quand la géographie le permettait, des parcelles de terrains étaient allouées à l’agriculture d’orge ou d’autres céréales. Certains villages comptaient parmi leurs occupants des hommes ou des femmes qui avaient voyagé. D’anciens conteurs qui, trop vieux pour continuer la route avaient posé leurs bagages et vivaient en partageant les connaissances acquises chèrement leur vie durant.

Ses deux compagnes de voyage s’avérèrent de bien étrange compagnie. Très silencieuses quand le soleil était haut, elles devenaient à la tombé de la nuit d’humeur loquace et chaleureuse. Lonela et Silhad se rapprochèrent, partageant leur couche et des étreintes passionnées dans les nuits glaciales où ils trouvaient un lieu pour camper. Ils partagèrent rêves et espoirs. Peurs et colères. Ainsi, le jeune homme apprit que ses compagnes étaient à la recherche d’un ancien sanctuaire que leurs ancêtres avaient laissé au milieu du désert lorsqu’ils avaient entamé leur migration vers le sud. Ce pèlerinage que la mère avait entamé il y a bien longtemps pour le salut de son âme, la fille l’accomplissait par piété familiale. Et au cœur de la nuit, elle se confiait quant à sa réticence pour le mener à bien.
Oana enseignait pendant les longues marches à Silhad les arts du chant. Le soir venu, elle lui apprenait à jouer de différents instruments. Si il s’avéra être un piètre chanteur incapable de moduler correctement sa voix, et un musicien honorable mais sans imagination qui se spécialisa dans la manipulation de la flute, occupant ainsi sa bouche à autre chose que d’égrainer de fausses notes ; il acquit cependant un don pour la conception des instruments.

Il est vrai que depuis tout petit il avait acquis auprès de ses parents les connaissances pour fabriquer des objets en bois et en cordes. Mais aussi bien le choix des matériaux que leur agencement et leur taille dans la création de luths, de lyres ou même d’instruments à percutions n’avaient rien à voir avec tout ce qu’il avait pu faire dans son enfance. De merveilleux sons s’échappaient de toutes ses créations, et même un débutant était capable de tirer de ses instruments de sublimes mélodies. La vieille Oana qui l’avait initié à cet art en était elle-même impressionnée. Cette vieille femme qui avait tant parcouru le monde, vu plus de merveilles de ses yeux qu’il n’y a de trésors dans le palais des plus grands rois, restait de longues minutes à contempler chaque nouvel instrument qui prenait naissance entre les doigts de Silhad.
Au cours des veillées le soir, il inscrivait dans le bois des motifs délicats. Des oiseaux, des fleurs, de petits animaux… Et quand un joueur faisait chanter l’instrument, les gravures semblaient prendre vie.
Lorsqu’un village les hébergeait, il offrait des syrinx de sa conception en guise de remerciement. Et longtemps après que le trio fusse partie, les habitants s’essayaient de longues heures durant à dompter les notes sauvages.



Chapitre XI


Silhad – 17 ans

Ils avaient marché près d’une semaine sans une halte. Ne s’arrêtant qu’aux heures les plus chaudes, à l’ombre d’un des rares dattiers que les trop peu nombreuses oasis pouvaient offrir. Le reste du temps ils longeaient Pontos sinuant, court d’eau inlassable, au milieu des dunes de sable. Si en suivant le fleuve, personne ne pouvait mourir de soif, il était impossible de trouver de quoi se nourrir sur la portion qu’ils traversaient. Les poissons eux même semblaient fuir ce territoire, et au fond de l’eau, dans le lit même de Pontos, il n’y avait que de la pierre nue. Les palmiers ne portaient pas de dattes, les rares voyageurs, affamés, s’en étaient probablement déjà repus.
Ils n’avaient croisé qu’un seul et unique groupe lors de cette semaine. Des saltimbanques qui après une demi-décennie passée à Riakel avaient décidé de revenir dans leur ville d’origine, grandis de nouveaux tours.

Quand enfin ils atteignirent un village au bout de sept jours de marche, Oana, Lonela et Silhad étaient épuisés, et désiraient par-dessus tout, trouver quelque chose à manger. Mais ils furent surpris car devant eux, un étrange paysage s’étendait. Le sable autour du fleuve avait laissé place à de la roche rouge parsemée de rochers de la même teinte. Au centre du fleuve un îlot ayant les mêmes caractéristiques que le reste de l’endroit émergeait des flots. Du point le plus élevés, de larges colonnes albâtres et crénelées s’élevaient vers le ciel. Elles avaient autrefois soutenu un toit, mais au fil des années celui-ci s’était affaibli avant de s’effondrer. Des seize colonnes originales, treize étaient encore debout. Les trois autres s’étaient brisées lors de la chute du toit. A présent, les pilonnes restant soutenait la voute étoilée la nuit et l’azur en journée.
Un peu plus loin, de petites maisons s’étendaient sur le reste de l’île. Leurs murs étaient roses tandis que les arrêtes de ces bâtisses étaient blanches. Au centre des habitations, une tour blanche s’élevait.
Des ponts partant des deux berges reliaient l’île. Sur chacune d’elle, un avant poste dans le même style que les habitations était gardé par un homme armé d’une lance de bois. C’est l’un d’entre eux qui accueilli le petit groupe de voyageurs.

« Halte, qui vient en Seneta ?
- Je suis Oana du long voyage, et je suis accompagnée de mes enfants Lonela et Silhad. Déclara la plus âgée des arrivants.
- Et que cherchez-vous en Seneta ?
- Refuge mon ami. De quoi manger surtout et puis dormir sous un toit pour la nuit. Je n’arrive pas à me souvenir à quand remonte mon dernier séjour sous un toit. Répondit Silhad.
- Nous sommes des musiciens mon tout petit garde ;
Et nous paierons gîtes et couverts en musique, chantonna Lonela. »
« Il vous faut accueillir, je crois ces trois bardes ;
Je vous assure leurs talents sont uniques ! Continua-t-elle.»

La sentinelle marqua un temps d’hésitation, désarçonnée par les réponses de ses interlocuteurs, et surtout par la voix mélodieuse de Lonela. Mais il se reprit rapidement.

« Voyageurs, voyez, et le garde se retourna désignant sa belle citée embrasée par le soleil couchant, je garde l’accès de ce trésor. Nos greniers sont emplis de grains venus des champs fertiles en aval. Nous fournissons la grande ville de Riakel en céréale. Je m’assure donc que personne de mal intentionné ne pénètre en ville. »
Le garde marqua une pause pour reprendre sa respiration.
« Mais vous semblez honnêtes. Entrez donc en ville, et dirigez vous vers la Tour Blanche. Les voyageurs y sont accueillis. »
Le garde s’écarta alors pour laisser entrer ses interlocuteurs. Ils le remercièrent de toutes ces informations, avant de franchir le pont qui les menait en Seneta.



Chapitre XII


Silhad - 17 ans

Seneta était le plus grand village qu’avait pu voir Silhad de toute sa vie. Cette île fluviale de plus de deux hectares où vivaient quelques centaines d’habitants se divisaient en quatres zones distincts. Tout au sud, sur le monticule s’élevaient les colonnes d’un temple ancien. Ou bien était-ce la demeure de quelque seigneur orgueilleux. Quoi qu’il en soit, les Senetes s’y rendaient pour se recueillir. C’est au centre de ce monument qu’avaient lieu les rites funéraires. Tout autour, des ibiscus fleurissaient. Chacun d’entre eux disait-on, représentait le cœur rouge et palpitant de vie des défunts.
Venait ensuite de petites venelles et impasses conduisant aux habitations. Vu de plus près, ils semblaient que toutes ces demeures venaient d’un seul et unique bloc de pierre rose qui aurait été taillé et creusé pour y loger les familles. Le pont qu’empruntait le groupe de Silhad menait à cette partie de la cité.
Après avoir serpenté entre les maisons, on débouchait sur une petite place carrée. D’étroites boutiques s’y tenaient. Un menuisier, un boulanger, un poissonnier, un veneur, un barbier… Au milieu de la place, une estrade. Le bourgmestre y faisait ses allocutions quand la situation l’exigeait. Mais le plus souvent, elle était réquisitionnée par les spectacles ambulants. Au coin nord-est, la tour blanche s’élevait, haute et fier dans le ciel. Cette tour servait d’auberge. Quand on y pénétrait par le rez-de-chaussée, on y trouvait une salle toute en coins et en recoins. Des tables cachées par des poutres verticales en bois soutenant l’édifice. Au comptoir, un petit homme à la longue moustache servait sa clientèle de boissons plus ou moins fermentées. Derrière lui, une porte menait à la cuisine d’où s’échappait des fumets à faire saliver n’importe quel voyageur affamé.
La dernière partie de l’île était constituée par de nombreux silos garnis de graines, et d’un port emplie de larges embarcations. Ainsi, Seneta faisait office de grenier à Riakel, et approvisionnait par voie fluviale la puissante ville de centaines de tonnes de grains chaque mois.

Après avoir erré quelques temps dans les ruelles de roche rosée, d’un pas lent et régulier, toujours accompagné du son marquant son allure, Oana déboucha la première sur la place carrée. Dans l’ambiance nocturne, la petite troupe s’avança vers l’Auberge de la Tour Blanche. Des clameurs s’en échappaient. Les ouvriers agricoles et les transporteurs de grains s’amusaient et s’enivraient pour oublier le dur labeur de la journée passée, et de celui qui serait à venir le lendemain. Des plaisanteries graveleuses, des chants d’ivrognes, des danses titubantes… Quand la vielle femme accompagnée de ses deux jeunes compagnons entrèrent dans l’établissement, tous cessèrent alors leurs élans de vigueur.
Le lent rythme du tambourin sonnant à chacun de ses pas était accompagné par le doux fredonnement de la jeune fille. Chacun dans l’auberge plongea dans une douce mélancolie venue du fin fond de leur enfance. Ils semblaient revoir le sourire de leur mère les attendant devant la maison après une journée de jeux avec leurs camarades, les rires de leur père lorsqu’il faisait une bonne plaisanterie.
Oana arrivée devant le comptoir se retourna et saisit son tambourin à la main. Silhad attrapa sa flute, et se mit à égrener une mélodie que la vieille femme lui avait enseignée. Lonela cessa de fredonner pour chanter.


« Loin là haut dans le ciel, le nuage s’enfuit.
Il s’en va loin du voyageur qui le suit.
Assoiffé, affamé, effondré, effrayé,
Il marche depuis si longtemps à la recherche d’un puit
Desséché par le Soleil qui le cuit.
Affolé, effrité, étouffé, effaré,
Il désire un peu d’ombre et de pluie
Avant que glaciale ne tombe la nuit.

Où vas-tu petit voyageur ?
Il ne faut pas avoir peur
L’eau n’est que vapeur
Et tu n’es pas bon nageur.

Loin à l’Ouest il a sombré
Avec ses rayons acérés
Emoussé, asséché, lessivé, désossé,
Il t’a laissé là, le corps zébré
Par les brulures de ses traits
Caressé, possédé, ramassé, fracassé,
Continue, ne sois pas écœuré
De la fin du chemin tu en es si près.

Où vas-tu petit voyageur ?
Il ne faut pas avoir peur
L’eau n’est que vapeur
Et tu n’es pas bon nageur.

Accueilli au village par une lanterne
Tu franchiras la poterne
Appelé, appâté, échappé, apprêté,
Souris, ne sois plus si terne
Cesse tes balivernes
Réchappé, env’loppé, agrippé, approché
Bientôt tu boiras une citerne
Dans cette jolie taverne.

Où vas-tu petit voyageur ?
Il ne faut pas avoir peur
L’eau n’est que vapeur
Et tu n’es pas bon nageur. »


Quand les dernières notes se turent, les « viva » plurent. Applaudissement, les mains frappant les tables et les pieds le sol. On entendit des :

« Elle m’a bien donné soif cette chanson ! Tavernier, un godet ! »
« Allez Amos, avec cette chanson, tu peux pas laisser ces voyageurs dehors »
« Ils doivent être affamés ces troubadours, qu’on leur apporte de quoi manger ! »
« Et de quoi lamper aussi !»

Le petit homme à la longue moustache derrière le comptoir se pencha vers les musiciens.
« Voilà qui est bien fait ! Ils vont consommer. Et je ne peux qu’offrir à mes bienfaiteurs un rafraichissement. » Déclara le tavernier.
« Bien le merci, répondit Lonela, me réhydraté la gorge fera le plus grand bien à ma voix
- Et combien faudrait-il de chansons pour avoir à souper et une chambre ? s’empressa de demander Silhad.
- Et bien, mon jeune ami impatient, continuez donc vos ritournelles jusqu’à ce que les derniers clients soient partis, et je vous offrirais la lune !
- Voilà un paiement qui ne manque pas d’intérêt, Oana sourit avant d’ajouter, deux chambres et un repas chaud nous suffiront au-delà de nos espérances. Et dormir une nuit dans une auberge tenue par un homme si prodigue vaudra toutes les lunes du monde. »
L’homme éclata de rire.
« Appelez-moi Amos ma chère amie, dit-il en faisant la révérence. Il ne sera pas dit que le tavernier de la Tour Blanche ne tient pas parole. Je vais vous faire préparer deux chambres tout en haut. Vous verrez, la vue est imprenable sur la lune. »


Chapitre XIII



Songe d’un passé…

Quelque part dans le désert de sable brûlant demeurait un puits. Il fut creusé à l’aube des heures sombres par un peuple dont nul ne garde de souvenirs hormis les mythes connus par ceux qui ont voyagé loin. Ecoutez les conteurs murmurer les mémoires sages et silencieuses.

Fut un temps, les caravanes de marchands ne parcouraient pas le monde uniquement le long du Fleuve. Ils ne suivaient pas cette ligne de fuite que nous ne connaissons que trop bien. Ils sortaient de cette dimension linéaire dans laquelle nous sommes prisonniers pour arpenter le monde vers ailleurs. Ils tracèrent des routes et des chemins dans le sable, dans la cendre et dans la glace ; et le long des pistes, ils construisaient des refuges d’ombre et d’eau fraiche.

Un sentier isolé sinuant fut tracé par une sombre confrérie, afin de la mener vers leur repaire secret. Un puits fut creusé à mi-chemin pour qu’Hommes et bêtes puissent se désaltérer. L’excavation était profonde et la source abondante. Pendant des siècles, les Hommes profitèrent des biens faits de la source.
Un jour, particulièrement écrasant de chaleur, une petite troupe s’arrêta à l’ombre de l’abri construit auprès de la fontaine. Dans cette troupe se trouvait un enfant, à peine plus haut que la marge du puits. Pour tromper son ennui, il lança une pierre grosse comme le poing d’un adulte dans le trou. Eraflant les parois, éclatant la surface de l’eau, les débris sombrèrent au fond et vinrent obstruer l’arrivée d’eau.
La source n’en continua pas moins à chercher à s’écouler toujours. Elle s’infiltra profondément dans le sol sans plus jamais revenir dans son lit...

Profond était le puits, et grande était la réserve d’eau qu’il avait conservé en son sein. Bien que souffrant des blessures à vif causées par la pierre, il finit par ne plus y faire attention. Après tout, les Hommes venaient toujours à lui pour s’abreuver.
Seau après seau, goutte après goutte, son fluide vital lui était prélevé. Sa lente mort dura des décennies. Des décennies au bout desquels il ne resta au fond plus qu’une pierre grosse comme le poing.
Les Hommes cessèrent d’emprunter la route, le sentier disparu, et le puits fut oublié de tous, restant seul et sec quelque part au milieu du désert.

Enfant, ne jette pas la pierre aux puits seuls et profonds. Nul ne pourra les guérir de leurs blessures, et dans leur lente agonie ils ne t’oublieront pas.

On raconte aussi que lorsqu’un voyageur égaré erre non loin du puits asséché, il peut entendre des bruits de lamentations. Si ce voyageur est curieux et cherche un peu, il trouvera une fontaine profonde dans laquelle coulent abondantes les larmes d’une pierre grosse comme le poing. Une pierre grosse comme le point qui se souvient de la chaleur du soleil sur son corps sans espoir jamais de le revoir. Et lentement le puits reprend vie et se gorge des larmes de ce qui l’a tué.



Chapitre XIV



Silhad – 17 ans

Les lumières de l’aube commençaient à poindre dans le ciel lorsque Silhad se leva. Après avoir enfilé ses vêtements, il descendit dans la salle commune. Là on lui servit une bouillie d’orge en guise de petit déjeuner qu’il engloutit rapidement avant de sortir. La place devant la Tour Blanche commençait à s’animer. Des marchands achalandaient leurs étales de leurs denrées. Si les fruits et les poissons étaient omniprésents, des volailles et des œufs faisaient également acte de présence. L’odeur du pain chaud au matin s’élevait depuis la boulangerie, et embaumait le village. Silhad sillonna l’endroit quelque temps. Ecoutant les ragots, ouvrant grand les yeux face à chaque individu qu’il rencontrait. Il n’avait jamais vu autant de personnes réunis au même endroit. Que tous puissent vivre sur un espace aussi restreint ne cessait de l’étonner. Après avoir fait le tour du lieu, il suivit un groupe d’hommes qui s’en allait vers le nord de l’île, au port. Chargés de lourds sacs de grains, ces hommes apportaient les marchandises jusqu’à leur fret à destination des citées en aval. Silhad s’adossa au mur d’une bâtisse et regarda le va et vient constant.
Soudain, un gros homme devenu rouge par l’effort interpella le jeune homme :

« Dis moi gamin, au lieu de rester là les mains dans les poches, te dirait pas de gagner quelque rétribution pour un travail mérité ?
-Et bien, Silhad toussa pour s’éclaircir la voix, c’est que j’ai pas encore décidé de ce que j’allais faire de ma journée.
-Dépêche toi de te décider, j’ai encore quinze sacs qui attendent d’être portés jusqu’ici. J’ai pas le temps de te laisser réfléchir.
-Très bien, je viens vous aider. Mais je gagne quoi ? »
Silhad accourra rejoindre le gros homme qui déjà s’engageait dans les ruelles de Seneta.
« Pour un gamin de ton espèce, quelques piécettes de cuivre devraient suffire.
- A quoi ça pourrait bien me servir ?
-Quoi donc ? T’es un de ces bouseux du sud qui vivent de troc ? Ca fait bien longtemps que j’t’en avais pas vu un.
-Ch’ui pas un bouseux, cracha Silhad vexé, et t’as pas répondu à ma question m’sieur.
-Et bien petit, comme tu vois, nous sommes à Seneta. C’est aussi un des greniers de Riakel. C'est-à-dire que la ville vend et stocke une partie de sa production aux citoyens de Riakel. Et pour faciliter tous ces échanges, on utilise des petits bouts de métal avec marqué dessus une valeur. Par exemple pour t’acheter du poisson, te faut 5 pièces de cuivre. Enfin à ce prix là, t’as pas grand chose.
-Mouais, ça parait un peu compliqué tout ça. Vous voudriez pas m’échanger quelque chose pour mon travail m’sieur ?
- Appelle-moi Mathys, gamin. Et tu voudrais quoi en guise de paiement ?
-Et bien, j’aurais aimé trouver du bois. Vous savez Mathys, je fais d’excellents instruments de musique, et j’aimerai bien en fabriquer un ou deux avant de reprendre la route.
-Je crois que je pourrais te trouver ça. Sinon, qu’est ce qui t’amène si haut dans le nord ? »

Alors qu’ils discutaient, les deux hommes s’étaient enfoncés dans la ville, avant de franchir le pont oriental. Après avoir monté une petite colline en aval du fleuve, un paysage surprenant s’épanouit devant les yeux de Silhad. La roche rouge qui avait succédé au sable, laissait à présent sa place à une profonde vallée verdoyante. Le fleuve Pontos s’écoulait sur la partie occidentale du panorama. Depuis leur lieu d’observation, des champs en quantités innombrables prenaient place. Quelques arbres fruitiers poussaient ici et là, et des canaux d’irrigation ordonnaient en rectangles verts, jaunes et oranges les parcelles cultivées. Le tout se trouvait encaissé par de hautes falaises qui partaient du promontoire depuis lequel Silhad contemplait le spectacle, décrivant une large anse de roches avant de rejoindre le fleuve, à bien des lieues de là.
A quelques pas d’eux, d’énormes granges stockaient des tonnes de grains. Des hommes remplissaient des sacs de jutes avec les différentes céréales qui s’amoncelaient en dunes.

« Allez traine pas gamin, sinon t’aura que dalle. Choppe donc une charrette et mets y tes quinze sacs, on n’a pas de temps à perdre ».



Chapitre XV



Silhad – 17 ans

A l’horizon le soleil plongeait lentement dans les dunes de sable, teintant le ciel d’un feu orange pourpré. Les roches carmin tout autour de Seneta, reliaient la Terre et le Ciel. Pontos, le fleuve filet d’outremer cascadait sur l’île de Seneta, goutte vermeille. Au sud de ce havre de paix, les colonnes albâtres, intemporelles, défiaient la fresque. A leur pied, une multitude de fleurs d’ibiscus tremblotaient sous la brise du crépuscule.
Assis en tailleur, au centre des ruines, Silhad finissait de graver des motifs éclatant de flammes sur un tube en acajou terminé par un bec.
A petits coups de burin, les derniers copaux de bois s’envolèrent dans l’air doux de cette fin de journée. Le jeune sculpteur regarda alors son ouvrage aux dernières lueurs du jour, cherchant les dernières imperfections. Puis, enfin satisfait, il porta l’instrument à sa bouche, inspira lentement et profondément avant de souffler le vent de ses poumons pour le transformer en notes de musiques. Ses doigts se déplaçant allégrement le long du tube, pour en extirper notes et accords portées par les rafales. Silhad se tourna vers le couchant, le visage baigné de lumière, il plongea son regard vers l’astre lumineux avant de fermer les yeux, toujours continuant de jouer.

C’est le son de mille pièces tintinnabulant, marqué par le lourd et profond rythme de la démarche d’Oana qui fit émerger Silhad de son songe du passé. La nuit était tombée, des villageois s’étaient rassemblés tout autour de lui, surtout des enfants, écoutant la douce mélopée. Le jeune musicien continua de jouer encore, toujours plus de villageois se rassemblant autour de lui, comme hypnotisés.
Enfin, Silhad cessa de souffler dans son instrument, et les hommes, les femmes et les enfants émergèrent de leur torpeur. Sans qu’aucunes paroles ne fut échangées, aucun murmure de prononcer ; seuls, au loin les pleurs d’un nourrisson venait rompre le silence ; les auditeurs s’en retournèrent chez eux.
Bientôt il ne resta plus qu’Oana, un léger sourire sur les lèvres.

« Il semblerait que tu ais bien appris tes leçons.
- Je…Je sais pas. J’ai pas vraiment réfléchi, j’ai joué. Simplement suivit le fil.
- Et c’est ainsi qu’il faut faire. Avec de la pratique, tu sauras conduire le fil où tes désirs le désireront, tissant une tapisserie de vibrations.
- Mais, et les gens ? Ils sont conscients de ces moments ?
- Bien sûr, sans pour autant qu’ils ne puissent contrôler leurs mouvements.
- Je peux leur faire faire ce que je veux ?
- Oui et non. Tu ne peux pas contraindre à leur faire jouer une partition dans laquelle ils n’ont pas leur place. Mais si l’idée leur est déjà à l’esprit et qu’elle ne leur est pas déplaisante, alors oui, ils seront sous ton charme.
- C’est un étrange pouvoir. Dîtes moi Oana ?
- Oui mon enfant ?
- Où Lonela et vous allez réellement ? Après avoir vécu avec vous, je ne peux pas croire que vous que ne fassiez que descendre le fleuve en quête du bout du fleuve.
- Tu as raison Silhad. Et maintenant que tu maitrises une partie de mes connaissances, je peux t’en dire un peu plus. Mais avant ça, il va te falloir faire un choix.
- Un choix ? Plus je vous connais, plus vos secrets semblent enfouis profondément. »
Oana soupira doucement.
« Il faut que tu apprennes qu’il n’y a pas qu’un seul grain de sable dans le désert, mais qu’un seul fleuve qui le traverse.
- Ca me parait évident vu tout ce qu’on a traversé depuis que j’ai quitté mon village.
- Bien, bien. A présent tu dois savoir que si tu choisis d’en savoir plus, tu lieras ton futur et ton passé à un destin qui n’est pas le tien. Tu abandonneras ton libre arbitre pour servir d’instruments à la grande partition du monde. Mais si tu refuses, tu nous quitteras, Lonela et moi pour accomplir le destin qui est le tien, en restant maître de ton libre arbitre.
- … »

Le vent balaya les ruines, les ibiscus s’inclinèrent.
Mille milliers d’étoiles scintillantes recouvraient les cieux.
Les deux silhouettes, plongées dans une conversation animée continuèrent à discuter longuement cette nuit là, dans les profondeurs du contretemps.
Elles ne virent pas la jeune fille, enroulée dans une cape qui les épiait non loin delà, cachée parmi les décombres de cet ancien monument. Elles ne virent pas les larmes perler aux coins des yeux de Lonela, qui murmurait lentement des paroles d’un chant des temps anciens.


Chapitre XVI


Chant des temps anciens

L’Eau qui dort ne peut croupir,
Le Vent s’essouffle dans l’air,
L’Arbre toujours plus haut pousse,
Le Feu consume leur âme.

L’Espace ne peut tous les contenir,
Le Savoir dans les ténèbres est lumière
Le Temps les tient tous,
La Volonté est une fine lame

Moi l’Homme mortel qui ne peut mourir,
Dont le Corps n’est pas fait que de chair,
Goute à l’Amertume si douce,
Qui Cherche à mettre fin au drame.

_________________
Revenir en haut
Publicité






MessagePosté le: Sam 27 Avr - 12:46 (2013)    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
Dark Knight



Inscrit le: 28 Avr 2013
Messages: 153
Team: LURK
Pièce(s): 11
Pièce(s) rouge: 0

MessagePosté le: Jeu 2 Mai - 00:06 (2013)    Sujet du message: Fic: "L'Onde du Ruban Bleu" Répondre en citant

Je ne sais pas si tu acceptes les commentaires sur ton sujet, auquel cas j'en suis désolé, mais je trouve ta fiction juste géniale.
Plein de poésie, l'écriture est fluide sans jamais être lourde ou redondante. Ton style d'écriture, très soignée permet une immersion complète dans l'histoire. J'adore ça.

Vraiment, félicitation pour ce beau boulot !
_________________
Revenir en haut
Contenu Sponsorisé






MessagePosté le: Aujourd’hui à 13:52 (2018)    Sujet du message: Fic: "L'Onde du Ruban Bleu"

Revenir en haut
Montrer les messages depuis:    Sujet précédent : Sujet suivant  
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    GBF Index du Forum -> La Cave -> La Galerie d'art -> Le Pupitre Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  

Index | creer un forum | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation